La mort du jeune Abdoulaye Ba, en deuxième année de licence dentaire à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, ne doit pas occulter les raisons de la colère de la jeunesse sénégalaise. Depuis des mois, les étudiants décrivent une situation économique très dégradée par une crise de la dette.
Déjà en juin 2023, les heurts entre étudiants et forces de police avaient mis l’univiersité Cheikh Anta Diop à feu et à sang. Ces manifestations ont porté Ousmane Sonko au pouvoir en 2024 mais deux ans plus tard, le fossé se creuse entre le pouvoir et la jeunesse sénégalaise.
Amadou Bilo Diallo témoigne au micro de l’agence de presse Reuters. Le 9 février dernier, il se trouvait dans son dortoir avec cinq autres camarades et un petit groupe d’amis quand la police a fait irruption et a commencé à les frapper avec leurs matraques et leurs boucliers. Le jeune étudiant en journalisme de 23 ans affirme avoir eu de la chance de pouvoir s’en sortir qu’avec quelques blessures à la tête et aux pieds.
D’autres affirment avoir été hospitalisés après avoir été battus ou pire encore, avoir sauté par la fenêtre pour échapper aux flammes du bâtiment où se trouve le dortoir d’Amadou Diallo. C’est ce jour là qu’Abdoulaye Ba, étudiant en licence dentaire, est mort de ses blessures.
« Nous ne nous attendions pas à cela »
« Nous n’avons pu rien faire », raconte Amadou Bilo Diallo. « C’étaient des hommes en uniformes. Nous ne pouvions pas résister, nous ne pouvions pas nous battre contre eux. » « C’est dommage, nous ne nous attendions pas à cela, surtout de la part de ce régime », affirme de son côté Pathé Baila Barry, un camarade de classe de Diallo, qui affirme avoir été battu lors de la descente dans son dortoir.
Car ces violences surviennent alors que le gouvernement d’Ousmane Sonko fait face à une crise de la dette sans précédents après avoir découvert des emprunts estimés à 13 milliards de dollars qui avaient été occultés par l’administration précédente. Cette dette « cachée », révélée par un rapport de la Cour des comptes en octobre 2025, plombe l’économie sénégalaise.
Bassirou Diomaye Faye a été porté au pouvoir en 2024 après des années de manifestations menées par les jeunes contre son prédécesseur Macky Sall. Mais les promesses faites alors par ces jeunes dirigeants, âgés tout deux d’une quarantaine d’années, n’ont pas été respectées décevant les attentes de nombreux jeunes Sénégalais.
Une dette de 132% du PIB
Après la publication des nouveaux chiffres en septembre 2024, le fardeau de la dette du Sénégal a grimpé à 132 % du produit intérieur brut, contre 78 % en 2023, selon le Fonds monétaire international. Le FMI a gelé son programme de prêts de 1,8 milliard de dollars après la découverte de passifs mal déclarés.
Le Premier ministre Sonko a publiquement exclu une restructuration de la dette et le gouvernement a donné la priorité au remboursement des investisseurs internationaux.
« Gérer un État, c’est comme gérer son propre compte bancaire », déclare Aminata Touré, conseillère principale de Bassirou Diomaye Faye, dans une interview à Reuters. « Parfois, il faut se concentrer sur les priorités. Cela ne veut pas dire que le reste ne nous intéresse pas. »
La question des bourses
Les associations étudiantes affirment que les étudiants de première année ont reçu moins de la moitié de ce qui leur est dû: 75.000 francs CFA (135 dollars) ces derniers mois au lieu de 155.000 francs CFA.
Le gouvernement insiste sur le fait qu’il n’est pas en retard dans ses arriérés et qu’il a simplement modifié le calendrier de paiement. Des documents du ministère de l’Enseignement supérieur consultés par Reuters montrent que l’aide financière aux étudiants s’élevait à plus de 78,8 milliards de francs CFA (142 millions de dollars) dans le budget 2026, soit environ 11% de moins qu’en 2024.
La colère suscitée par les bourses d’études n’est qu’une manifestation d’une tension économique plus large. Une taxe de 1% a été instaurée l’année dernière sur les transactions en espèces dans les épiceries et une taxe de 0,5% sur les transactions bancaires.
Une crise économique qui impacte tous les secteurs
Les syndicats d’enseignants ont organisé des grèves à l’échelle nationale pour dénoncer le manque de personnel, l’équité salariale et les impôts. Le nombre de travailleurs du secteur formel a diminué de 5,2 % entre octobre 2024 et octobre 2025, selon un rapport du ministère de l’Économie sorti en janvier. Le secteur de la construction s’est effondré depuis que le gouvernement a suspendu un certain nombre de projets afin de les auditer peu après son entrée en fonction. Le statut de la plupart des avis est inconnu.
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« Nous sommes à plus de 17.000 suppressions d’emplois directs dans le secteur formel », a déclaré Oumar Gueye, délégué au Syndicat national des ouvriers du bâtiment (SNTC/BTP).
Pendant ce temps, les arrestations continuent. La police affirme que plus de 100 étudiants ont été arrêtés lors du raid dans les dortoirs ce mois-ci, et que l’université allait rester fermée pendant deux semaines. Et les violences policières continuent comme le montrent des séquences vidéo – vérifiées par Reuters – dans lesquelles on peut voir trois policiers battant une personne avec des matraques sous les yeux d’au moins cinq autres policiers, devant l’une des résidences étudiantes.
Le ministre de l’Intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé, a déclaré que le recours à la force était nécessaire pour protéger les biens publics et que certains étudiants avaient prévu de saccager un restaurant du campus.
L’association étudiante représentant la faculté de médecine, de pharmacie et de médecine dentaire, où Ba étudiait, conteste la version officielle de sa mort. Le procureur de la République, Ibrahima Ndoye, a déclaré que l’enquête était bientôt terminée mais que les preuves réunies ne corroborent pas l’hypothèse selon laquelle Ba a été battu à mort. Il a affirmé que Ba était mort après avoir sauté d’une fenêtre du quatrième étage.
Pour de nombreux étudiants, la réponse du gouvernement a définitivement ébranlé leur confiance. « Ce gouvernement est là aujourd’hui grâce à nous », déclare Assane Dia, étudiant en économie. « On ne pouvait pas imaginer qu’après seulement deux ans de mandat, Ousmane Sonko puisse faire ça aux étudiants. »
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